Ces légumes qui savent “Marché sur l’eau”

Onze heures du matin, le soleil a presque atteint le zénith et tape fort sur Paris. A une extrémité du Bassin de la Villette, face à la Rotonde de Stalingrad, un petit groupe de jeunes gens s’est formé. Ils scrutent l’horizon, impatients. Soudain, un point noir se matérialise sur le plan d’eau, juste après le pont-levant de la rue de Crimée. Ni un zodiac, ni une péniche, au fur et à mesure qu’il s’approche, on dirait plutôt…un petit catamaran rempli de salades vertes ! Oui, oui, ce n’est pas une hallucination due à la chaleur mais le petit bateau de l’association « Marché sur l’eau ».

 

Jusqu’au cœur de Paris

Pour comprendre cette initiative, un petit pas en arrière s’impose. Car le voyage des salades a commencé quelque six heures plus tôt à Claye-Souilly, petite ville de Seine-et-Marne située le long du canal de l’Ourcq. Au petit matin, Claire-Emmanuelle Hue, 33 ans, parisienne, est sur le quai de cette voie d’eau reliant la Marne à la capitale. Elle est là pour tester grandeur nature le projet sur lequel elle travaille depuis un an : acheminer par bateau les produits agricoles de la campagne francilienne jusqu’au cœur de Paris pour, ensuite, les vendre en direct aux citadins. « Marché sur l’eau », c’est le nom qu’elle a choisi pour cette opération et il suffit d’observer le petit catamaran artisanal rempli de caisses de légumes flotter sur le canal pour comprendre. « Nous avons commencé le 10 août, au rythme de deux livraisons par semaine, le mercredi et samedi », explique Claire-Emmanuelle Hue. Derrière elle, son équipe s’affaire à charger les dernières caisses sur le bateau, afin qu’il puisse partir, comme prévu, à sept heures pile. Aux commandes, Jean, bénévole de l’association “Au fil de l’eau”, une structure d’insertion basée à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) qui loue à Claire-Emmanuelle l’un de ses catamarans. Ce qu’il s’apprête à faire, n’a rien d’anodin : complété en 1822, le Canal de L’Ourcq n’était pas conçu pour la navigation et le transport de marchandises mais pour l’approvisionnement en eau de la capitale et des canaux qui l’entourent. « La profondeur n’est que de 80 centimètres, la vitesse limitée à cinq kilomètres à l’heure et c’est à moi de manœuvrer le mécanisme des écluses », explique le pilote en montrant une grosse clé. « Pas question de le parcourir à bord d’une barge ou d’une péniche ». Aujourd’hui, la circulation se résumait donc à quelques rares plaisanciers. Jusqu’à l’arrivée de Marché sur l’eau.

 

Circuit courts en Île-de-France

Lorsque Claire-Emmanuelle a imaginé son projet, elle rêvait d’une filière courte par voie douce capable de transporter sur Paris des dizaines de paniers de légumes bio. Et pourtant, elle a vite fait le constat que la plupart de la production bio francilienne, largement insuffisante pour répondre à la demande, était déjà préemptée par les nombreuses Amap de la capitale (qui n’hésitent d’ailleurs pas à s’approvisionner en Picardie ou dans le Val-de-Loire). Autre contrainte : pour réussir à réaliser deux livraisons par semaine, elle devait pouvoir compter sur presque deux tonnes de légumes. Enfin, pour concurrencer en termes d’émissions polluantes les modes de transport traditionnels, les légumes devaient impérativement venir de très près du canal. Claire-Emmanuelle Hue s’est alors tournée vers des producteurs situés aux alentours de Meaux. « Sur le carreau des producteurs, à Rungis, j’ai rencontré Pierre Illiaquer, céréalier et producteur de pommes de terre à Dampmart. » Adepte de l’agriculture intensive et mécanisée, il n’a rien du militant écologiste, ce qui ne l’empêche pas d’être fier de la qualité de ses dizaines de variétés de pommes de terre. Il décide de présenter Claire-Emmanuelle à sa fille, Laurence : depuis le printemps 2010, elle a repris cinq hectares à ses parents pour faire du maraîchage en agriculture raisonnée. Tel père telle fille, Laurence ne croit pas à la bio mais renonce volontiers aux traitements pour ses tomates anciennes et, surtout, elle est fervente partisane des filières courtes. Pragmatique, Laurence décide d’adhérer à l’initiative dans l’espoir de trouver des nouveaux clients pendant la période creuse estivale. Elle convainc également Stéphane, un autre maraîcher, à monter lui aussi à bord. Paradoxe : Pierre, Laurence et Stéphane se rendent régulièrement en camion à Rungis, à 60 km de Meaux, pour vendre leurs produits qui, au total, auront parcouru plus de 100 km au moment où, enfin, ils arrivent sur la table des parisiens.

 

Au rendez-vous des locavores

Pour éviter aux légumes ce long détour, Marché sur l’eau emprunte une voie plus directe, quasiment une ligne droite. Pour couvrir les 27 kilomètres qui séparent Claye-Souilly du Bassin de la Villette, pas moins de trois heures de voyage sont tout de même nécessaires ! Voire plus si, comme c’est le cas aujourd’hui, la pollution de l’eau oblige l’équipage à retirer le moteur pour nettoyer les hélices. « C’est la troisième fois qu’on s’arrête : il y a des planches en bois, des canettes, des algues, des feuillages, enfin il y a de tout… », s’exclame Jean quand le bateau a désormais passé Pantin et franchi le périphérique. « Trois fois 10 minutes, cela fait une demi-heure de retard ! » Au pied de la Rotonde de Stalingrad, en effet, déjà une vingtaine de clients fait la queue devant l’étal installé par les bénévoles de Marché sur l’eau. « Je savais qu’il y avait une demande forte en produits locaux, je n’en suis pas surprise », affirme Claire-Emmanuelle Hue. Et s’il y a des clients qui s’impatientent après une heure d’attente, cela ne l’inquiète nullement : « On n’est pas des professionnels, ici tout le monde est bénévole ». Les clients n’ont d’ailleurs pas peur de poser des questions : « Ils s’intéressaient au projet plus qu’aux tomates, ce n’était pas un simple geste d’achat », se réjouit Raphaëlle Botte, bénévole. Les clients semblent également accepter de payer des prix plus élevés : 2,5 euros le kilo de courgettes, 2,6 euros les tomates et 3 euros les pommes de terre grenailles. « Et pourtant il n’y pas que des trentenaires bobos qui viennent », précise Hélène Béchet-Gouraud, présidente de l’association. « On a eu des femmes retraitées, des pères de familles, des jeunes…Une clientèle de quartier assez diversifiée venue chercher qualité et proximité. » Résultat : à 14 heures, l’étal est déjà vidé.

 

Prêts pour la deuxième saison

Au bout de douze journées de marché, les caisses de l’association contenaient 2 000 euros de plus que ce qui avait été prévu, grâce notamment à 1,2 tonnes de légumes supplémentaires écoulées par rapport au prévisionnel. Un franc succès, estime Claire-Emmanuelle Hue, qui travaille déjà depuis plusieurs mois pour reprendre ses livraisons dès le premier mai 2012. Parmi les nouveautés, un système de pré-commande pour réduire le travail des bénévoles et profiter du temps du voyage pour confectionner les paniers, bientôt une halte à Pantin mais surtout un nouveau bateau : un chaland racheté d’occasion chez un ostréiculteur de Marennes Oléron. Fond plat, cinq tonnes de capacité de chargement et toute la légèreté de l’aluminium, ce bateau permettra d’augmenter les quantités transportées et améliorer le bilan carbone de l’opération. Quant aux pratiques agricoles, la relation de confiance qui s’est construite avec Laurence, Stéphane et Pierre devrait s’inscrire bientôt dans le cadre d’une charte des producteurs. « On n’arrivera peut-être pas à les faire évoluer vers du 100 % bio, mais au moins à respecter davantage l’environnement », résume Hélène Béchet-Gouraud. En attendant de se constituer en Société coopérative d’intérêt collectif (Scic), Marché sur l’eau compte bien prouver cet été aussi que, dans une ville où 90 % des marchandises voyagent par la route, une alternative existe.

 

Andrea Paracchini

Journaliste freelance : http://andreaparacchini.blogspot.fr/

 

 

Photos : Anne-Lore Mesnage  

Écrit par : , le 22 mars 2012 imprimer Partager par email partager sur facebook partager sur Twitter Flux rss des commentaires
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