Vous avez dit Ecodrom ?

Ecodrom93 est une association œuvrant pour l’insertion sociale des Roms de Montreuil. En mai 2010, Ecodrom93 a obtenu de la municipalité que les familles puissent occuper deux sites du Haut-Montreuil moyennant la valorisation des terres restées en friches dans le quartier des Murs à Pêches. Le savoir-faire agricole des Roms leur assure désormais l’autosuffisance alimentaire, tandis que leur activité favorise la naissance d’un lien social fondé sur le partage des produits de la terre.

 

 

La faucille et Marianne

 

Du kolkhoze au potager.

Hiver 2009 : la mairie de Montreuil demande l’expulsion de dizaines de familles issues de la communauté Rom de Montreuil, établies dans un bidonville sur les hauteurs de la commune. Le bidonville est partiellement rasé et bon nombre de familles, par peur ou bien par désespoir, décident de rentrer dans leur Roumanie natale. Mais d’autres tiennent bon, tandis que le printemps fait germer une idée dans l’esprit de Colette LEPAGE, habitante du quartier proche des Roms. Ces familles, fuyant la promesse d’une misère certaine pour l’espoir d’une vie plus douce, ont emporté dans leurs bagages une débrouillardise à toute épreuve mêlée d’un savoir-faire déconcertant. Paysans sous le régime communiste de Ceausescu, les Roms de Montreuil forment une population résolument issue de la terre. C’est sur les exploitations collectivisées d’Arad, ville de Transylvanie, qu’ils ont appris à manier la bêche. Colette a l’intuition que le salut des Roms se niche au cœur de ces talents, insoupçonnés de la population montreuilloise et des élus locaux. Elle porte alors son regard sur les terrains voisins, propriétés municipales à fort potentiel agricole laissées à l’abandon depuis une quinzaine d’années. Situé dans le Haut-Montreuil, à quatre kilomètres du périphérique parisien, le site des Murs à Pêches est constitué en majorité de jardins en friche, héritage essentiel de l’activité horticole et arboricole qui a caractérisé Montreuil dès le XIIe siècle. Encore largement agricole il y a un siècle, Montreuil consacrait 700 hectares sur 900 à l’agriculture en 1907. La production fruitière étant la production phare, la ville était couverte de murs agricoles qui ont donné aux terres cultivables leur structure parcellaire.

 

 

 

Un patrimoine en péril. Sur une quarantaine d’hectares, une agriculture urbaine s’est maintenue de façon active jusque dans les années 1970, pour décroître ensuite sous la pression de la ville. Le prolongement de l’autoroute A186, scindant les terres en deux, a sensiblement favorisé ce déclin. Mais le secteur a malgré tout résisté à l’urbanisation d’une trentaine d’hectares (38) en se classant au titre des “sites et du paysage“. Grâce à l’association Ecodrom, des familles Rom menacées d’expulsion sont restées près d’un embranchement d’autoroute, rue de Rosny à Montreuil.  Ainsi, une partie des jardins horticoles et arboricoles laissés en friche ont pu être mis en culture. Colette, présidente de l’association, espère à terme le défrichage de la totalité des parcelles disponibles alentour. Pour le moment, elles servent encore de dépotoir à certains habitants de la ville… 

 

fricher pour s’enraciner

Echange de bons procédés. Faute de moyens, certains les vergers ont été envahis par la végétation, les bosquets, les haies, les murs écroulés. De nombreuses associations montreuilloises luttent depuis des années pour la préservation de ce patrimoine culturel. Et si c’était aux Roms qu’était confiée cette mission d’utilité sociale ? A coups de pelle, ils pourraient alors conquérir leur droit de cité. Colette défend l’idée auprès de la mairie et du Conseil Général : malgré son insistance, le combat s’avère long et périlleux. Finalement, c’est la justice qui tranche, en faveur d’Ecodrom. Une association encadre le projet, la ville n’a pas prévu d’utilisation immédiate des terrains, les terrains à but agricole ne sont pas constructibles ; l’Article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales protègera les Roms. Colette et sa bande ont réinventé le « droit du sol » et dans leur système de valeurs, les déracinés sont autorisés à se raccrocher aux branches pourvu qu’ils cultivent leur jardin.

Fille du drapeau rouge, la main verte des protégés d’Ecodrom s’exerce sur trois sites différents, octroyés par la ville selon des conventions d’occupation précaire (COP). Les sols cultivables y ont été défrichés au prix de nombreux efforts.

Entre les murs. Le premier site est celui des Murs à Pêches du quartier Branly-Boissière, situé au 170 rue de Rosny. Il me faut une demi-heure d’errance avant d’atterrir devant l’arche de bois improvisée qui marque l’entrée du lieu. Le numéro 170 est virtuel ;  Ecodrom l’aura emprunté au néant pour attribuer une adresse à l’espoir. Sept familles y ont construit des « baraques », abris de fortunes faits de matériaux de récup’. A l’entrée trône l’unique caravane des lieux, celle d’Alex, chef charismatique du groupe. Il y a peu, il a dû prendre la route vers la Roumanie pour y veiller sa mère, souffrante. A l’ombre de la caravane, un canapé fatigué, une table et quelques fauteuils dénichés ici et là font office de boudoir. Un homme torse nu venu échanger quelques mots avec Colette me sert la main puis esquisse un bref sourire, convenant en dépit du souci qui lui garde les sourcils froncés. Il remplit trois verres de Coca-Cola, étrange et machinal hommage à l’occident, tandis que le beat entêtant d’un air techno ringard résonne entre les baraques. La  musique n’altère pas l’atmosphère lourde, sereine, concentrée qui se dégage de l’endroit. Quelques gamins s’agitent autour de nous, attentifs à tout ce qui se déroule derrière leurs mimiques espiègles.

Subito, Colette avise un grand bidon bleu qui patiente dans un coin : « Lydia, lance-t-elle à une fillette d’une petite dizaine d’années arborant négligemment un T-shirt du Parti Socialiste, est-ce que tu peux nous expliquer comment vous faîtes le chou, là ? Le sarmale ! ». Lydia compte sur ses doigts en se balançant : « On coupe le chou, on met du piquant…euh, du poivre. Du chou, du laurier…du sel. Et voilà, c’est tout ! Vous voulez regarder ? ». Enfermé dans le bidon, une quantité impressionnante de « varză » (« chou » en roumain) mélangé à du riz, des tomates, de la viande, du laurier et des oignons macère dans son jus pour quelques jours. Le sel permet de faire dégorger le tout. Le moment venu, les choux seront farcis « à la roumaine » pour obtenir le sarmale, plat national à base de choux, version Transylvanie. La farce dépend en général de l’état des finances. Le choix du riz est le témoin du peu de moyens dont disposent les familles installées ici, qui vivent surtout de la manche et des biens récupérés dans les poubelles des plus aisés.

 

Quand la nature rapproche les citadins

Agriculture  biologique. Rue de Rosny, la choucroute est « bio », ironise Colette. Sans traces de pesticides, elle est aussi faite maison puisque les légumes utilisés pour la cuisine viennent du potager. Mes guides m’y conduisent. Un petit slalom entre les murs à pêches et nous débouchons sur une parcelle agricole reconvertie en petit potager familial après défrichage intensif. On y fait pousser des pommes de terre, des carottes et des poireaux. Les tomates n’ont pas bien pris cette année, il y a eu trop de pluie. Sous le soleil, l’endroit pourrait passer pour une initiative de l’acabit des jardins communautaires chers au cœur des « bobos » de Montreuil. Lydia m’invite à observer les carottes de plus près. Elle en profite pour arracher au passage quelques mauvaises herbes d’une main vigoureuse, comme sa mère le lui a enseigné. Sans la présence énergique d’Alex, le travail de la terre est un peu moins assidu ces derniers temps, m’informe Jeanne…Néanmoins, en face du potager, des hommes assemblent sans fléchir des pièces de bois au marteau et au clou. Souhaitant associer élevage et agriculture, ils viennent d’achever la construction d’un poulailler. De l’autre côté du grillage,  quatre poules se dandinent fièrement.  Nouvelles venues, les cocottes ont déjà pondu. « Quatre œufs !, se réjouit Lydia ». En repensant au sarmale, je réalise que je n’ai vu aucun chou dans le potager. L’explication : il existe un second site sur lequel travaillent les Roms de la rue de Rosny conjointement avec deux autres familles Rom de la rue Boissière. Colette et Jeanne proposent de le visiter. Nous nous mettons en route.

En chemin, je cherche à comprendre de quelle façon la culture de la terre fait écho au passé de ces roumains, les symboles qu’elle évoque dans leurs cœurs. « Sous Ceausescu, en dépit de la dureté de la vie, chacun avait l’usage d’un lopin de terre, si petit soit-il, dont il pouvait récolter les fruits. La culture vivrière faisait partie du quotidien…comme c’était le cas en France à la même époque. Et comme cela subsiste encore dans certaines régions, malgré le bouleversement des modes de vie ». Au temps des kolkhozes, les terres agricoles, confisquées aux particuliers, étaient la propriété de l’Etat ; les petits paysans la travaillaient en échange de leur subsistance. Mais à la chute du dictateur communiste Ceausescu, ces terres sont redevenues la propriété des grands propriétaires fonciers, qui par ailleurs ne les ont pas vraiment mises en valeur. Les Roms ont donc été renvoyés à leur misère. Ils ont « plus ici en faisant les poubelles » qu’en tentant de gagner leur vie dans leur pays natal, résume Jeanne. Et ce n’est pas faute de savoir-faire : ces Roms sont « remarquablement doués sur le plan technique », confie la secrétaire de l’asso. Ils savent réparer les voitures, travailler le fer, et bien sûr travailler la terre. Nous croisons le jardin collectif auquel travaillent Colette et ses voisins, théâtre de la rencontre initiale entre Colette et Eva, mère de famille Rom, de laquelle Ecodrom est né. Je commente la modeste taille du jardin. « Maintenant, les gens ont perdu le goût du travail agricole, déplore Jeanne. Et puis en ville, c’est compliqué… ».

« Potager associatif ». Seconde terre d’asile pour les Roms, une parcelle de terrain appartenant à la ferme Moultoux, dernière ferme de Montreuil. Une partie des 850 m2 qui s’étendent derrière la ferme ont été transformés en potager par la dizaine de Roms expulsés du talus de l’A 186 qui vivent aujourd’hui boulevard de la Boissière. L’opération de défrichage fut un véritable tour de force, m’apprend Colette, car le sol était jonché de hautes herbes parsemées de tournesols et comptait un duo d’arbres aux racines extrêmement profondes. La parcelle se divise en deux,  consacrée d’un côté à la culture de tomates, de l’autre à celle de chou. Des tomates pourries gisent sur le sol, témoins de la mauvaise récolte annuelle. Les choux, en revanche, se portent mieux. Blancs, ils constituent de bons substituts au chou aigre traditionnellement employé dans la recette du sarmale, qui se prête mal à la culture dans nos régions. Non loin de là, une cagette a été disposée afin de recueillir les matières organiques qui formeront le compost. Ici, hommes et femmes venus du « 200 Boissière » et des murs à pêches travaillent la terre presque quotidiennement. Colette me fait part du projet d’Ecodrom d’ouvrir le site au public, en organisant sur place des ventes de paniers destinées aux habitants de Montreuil. Pour l’heure, la règle communale veut qu’une pancarte soit accrochée sur le portail, informant les passants de ce qui se trame à l’intérieur. Colette s’interroge sur la mention à y inscrire : « Association potagère ? Culture maraichère ? » Finalement, « potager associatif » sera retenu. Ici, les habitants de Montreuil, parfois hostiles à la présence des Rom, pourront venir s’approvisionner en choux, pommes de terre, carottes, tomates…de qualité. Mais par-delà et au travers de l’échange pécunier, c’est l’échange humain, le dialogue entre les cultures et les modes de vie que doit permettre et susciter le potager associatif de la ferme Moultoux. C’est du moins ce qu’espère Colette, persuadée que si le regard des habitants n’a pas encore évolué en dépit du travail acharné des Rom, « ça va changer ».

« Le temps et non la terre est la patrie réelle ; Celui de chacun meurt, la terre est éternelle. », disait Lorinc Szabo. Espérons, avec Colette et Jeanne, que le temps des Roms joue en leur faveur…

 


 

Écrit par : , le 5 janvier 2012 imprimer Partager par email partager sur facebook partager sur Twitter Flux rss des commentaires
Rubrique : Pratiques Urbaines Voir tous les sujets de la rubrique
Lexique : Arboricole / Article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales / Compost / Convention d'occupation précaire / Défrichés / Droit du sol / Friche / Horticole / Lorinc szabo / Pesticide / Rom / Sarmale / Sites et du paysage

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