Sous les pavés la jungle

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Interview de Nathalie Machon, écologue au Muséum National d’Histoire Naturelle

 

 Nathalie Machon, Professeur du Muséum National d’Histoire Naturelle
 Spécialité : Ecologie, Biologie de la Conservation.

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TE : Comment est née l’initiative « Sauvages de ma rue » ?

NM: On assiste depuis une dizaine d’années à un véritable bouleversement dans les pratiques de « nettoyage » des villes. On voit davantage d’espèces végétales dans les rues. Les écologues en profitent pour étudier le comportement des plantes.

 

TE: Cette nouvelle façon de gérer le vivant en ville est-elle strictement parisienne ?

Ce changement de pratique ne s’est pas cantonné à la ville de Paris : plusieurs villes de province et de de banlieue, comme Versailles, ont pris position de manière radicale sur le sujet.

A Paris, un « plan biodiversité » a été déployé dans les quartiers  où on estimait qu’il était plus facile de laisser pousser librement la végétation. Les actions sont donc différenciées en fonction des habitants.

 

 

TE : Les habitants des quartiers riches sont-ils les plus réticents face à cette végétation sauvage ?

Ce n’est pas si flagrant que ça n’y paraît. Cela se joue parfois au niveau d’une rue et non d’un quartier. Il y a certaines rues où l’on laisse libre cours à la croissance végétale et d’autres où l’on met des revêtements stériles qui empêchent toute végétation de pousser. Par contre, les produits phytosanitaires continuent d’être utilisés au sein des espaces sportifs et dans les cimetières : les citadins ne semblent pas encore prêts à accepter qu’il y ait des mauvaises herbes autour des tombes ou des limaces qui passent sur les pierres tombales…Vous avez là deux types d’endroit où la présence du vivant est encore généralement très contrôlée.

Cependant, certaines villes ont opté pour le « zéro phyto », même dans les cimetières et les parcs de sport. C’est le cas de la ville de Versailles qui n’y utilise plus aucun produit de synthèse…et a du finir par développer une pléthore de moyens pour domestiquer cette flore qui devenait envahissante ! A Versailles, les habitants ne sont pas prêts à voir pousser n’importe quoi n’importe où. La municipalité a donc développé des techniques et des savoirs-faire appropriés, a embauché des jardiniers…On peut aussi citer l’exemple de Saint-Maur-des Fossés ou de Nantes qui ont pris le parti de laisser progressivement davantage de liberté à la végétation dans leurs rues. Il y a nombre de villes où les choses sont en train de bouger à ce niveau-là.

Par ailleurs, ces villes n’hésitent pas à invoquer l’initiative Sauvages de ma rue pour sensibiliser la population à cette flore urbaine qui émerge. Les pouvoirs locaux misent sur l’idée que les gens accepteront mieux les plantes s’ils les connaissent. Ce postulat n’est pas idiot !

 

TE : En quoi consiste le travail de chercheur écologue que vous menez au sein de ce programme ?

NM : Je cherche à déterminer si le fait de laisser pousser la végétation dans les rues a une incidence sur la biodiversité globale. Est-ce que certaines espèces ne poussent que dans les rues ? Cela donne-t-il naissance à des « corridors » entre des populations végétales différentes, leur donnant une viabilité plus importante ? Voilà le type de questions que nous nous posons. Afin de collecter les données nécessaires pour y répondre, j’ai créé le programme Sauvages de ma rue. Ce programme a une double ambition : permettre aux gens d’apprendre à reconnaître les espèces qui poussent dans leur rue d’une part, et récupérer des  données utiles à nos recherches d’autres part.

 

 

 

TE : Vous êtes donc personnellement à l’origine de Sauvages de ma rue…

NM : Oui, mais je ne partais pas de zéro puisque je me suis appuyée sur un vaste projet déjà existant : le projet Vigie-Nature, dont le but est de faire participer des citoyens – spécialistes ou issus du grand public – à la collecte de données sur la faune et la flore environnantes. Ce projet a permis, par exemple, un suivi temporel des oiseaux communs, suscitant l’envoi de très nombreuses données de la part d’ornithologues avertis depuis plus de 20 ans. Vigie-Nature comprend également un volet réservé aux botanistes (Vigie-Flore), un autre dédié au suivi des pollinisateurs, aux papillons de jardins, etc. Ajouter Sauvages de ma rue à ce panel de programmes dont nous maîtrisons bien le fonctionnement a donc été chose facile.

La spécificité de Sauvages de ma rue était de se concentrer sur la flore des trottoirs, ce qui est assez inédit : personne ne s’est vraiment intéressé à la flore des trottoirs jusqu’à maintenant…On connaît bien la flore des espaces verts en ville, un peu moins bien celle qui se niche dans les espaces privés…et encore moins bien celle des rues ! Il y a plusieurs raisons à cela : la flore des rues est très variable d’un trottoir à l’autre. Elle est absente de certaines rues et très présente dans d’autres. De plus, il s’agit d’espèces déjà très connues.

Mon équipe de recherche est impliquée dans ce projet. Une de mes collaboratrices travaille sur 1500 pieds d’arbres autour de la gare de Bercy. Elle y observe chaque pied d’arbre, chaque espèce, depuis plusieurs années ! Grâce à ces données, on peut voir comment les espèces bougent dans les pieds d’arbres, ou passent d’un pied d’arbre à l’autre (par les graines par exemple). On peut observer la dynamique des espèces avec précision. Prenons l’exemple du Séneçon du Cap, une plante dont les graines ont été involontairement transportées depuis l’Afrique du Sud via la laine de moutons importés. Les moutons sont arrivés par le train, les graines se sont disséminées dans la gare puis dans les pieds d’arbres aux alentours. La plante est en train de se répandre et nous étudions son comportement : comment bouge-t-elle dans les pieds d’arbres ? Envahit-t-elle les environs rapidement ? Se déplace-t-elle de proche en proche ?

 

 

TE : Selon vos informations, qui participe à ce projet ?

Bourrache officinale - Borago officinalis L., par Marie-France PACAUD

NM : Il s’agit davantage de gens qui ont envie d’apprendre à connaitre les plantes que de connaisseurs. Nous avons fait un sondage avec les premiers participants afin de connaître les raisons qui les poussaient à participer au programme. Verdict : apprendre à reconnaître les différentes espèces de plantes et transmettre ce savoir à leurs enfants ou leurs petits-enfants s’est avéré être la première motivation des participants. C’est donc l’aspect pédagogique qui les a séduits en priorité. La deuxième motivation ? Participer à un projet scientifique national. L’amour des plantes arrive en troisième position. Par ailleurs, sur la vingtaine de personnes interrogée, seules une ou deux étaient botanistes ; les autres découvraient la flore.

On a ensuite demandé aux mêmes participants ce qui les avait surpris pendant leurs relevés. En premier lieu, les participants ont été frappés de constater la grande variété des espèces végétales qui parsèment les trottoirs ! Ces personnes passent quotidiennement devant les espèces sur lesquelles elles ont travaillées, mais elles n’avaient jamais pris la mesure de la grande diversité qui caractérise la flore urbaine.

Les participants ont fait une seconde grande découverte : celle d’être rapidement capable de mettre un nom sur des espèces croisées tous les jours, ou inversement, de mettre une image sur un nom de plante connu.

Un autre constat intéressant : certains citoyens impliqués dans le projet se sont déclarés déçus par une flore peu développée dans leur rue, en comparaison avec la flore de certaines rues environnantes…Cela signifie qu’ils ont éprouvé l’envie d’avoir davantage de plantes à proximité à partir du moment où elles ne leur ont plus été inconnues !

 

TE : Quelles sont les différentes étapes à suivre pour participer ?

Généralement, les gens entendent parler de Sauvages de ma rue dans les médias car nous avons fait des apparitions dans les journaux, à la radio et à la télévision. Puis ils se connectent au site internet (http://sauvagesdemarue.mnhn.fr/sauvages-de-ma-rue/presentation) et font une demande de  participation. On leur recommande alors de choisir un trottoir et de s’auto-former à la reconnaissance de quelques plantes courantes – car cette compétence ne s’acquiert pas du jour au lendemain, il faut quand même apprendre un petit peu ! C’est pourquoi nous avons écrit un livre (l’édition de cette année couvre l’ensemble du territoire national et non plus seulement l’Ile-de-France) destiné au grand public. On y trouve dans les premières pages des croquis de feuilles : on peut en effet retrouver l’identité d’une espèce à en juger par la forme de ses feuilles. Chaque plante y a sa propre fiche d’identité. Les plantes sont regroupées par couleur. Tout est écrit en langage vulgarisé, tout le monde peut comprendre.

Après avoir recensé toutes les espèces d’un trottoir, le participant se rend sur notre interface de saisie web et alimente ainsi notre page de données. Les gens sont libres de choisir la rue qui les intéresse, ils peuvent aussi s’attaquer à plusieurs rues.

 

Tout le monde peut participer !

 

Pour l’instant, le nombre de participants est relativement réduit. Le livre se vend pourtant très bien. J’en déduis qu’il doit y avoir un « blocage » psychologique au moment de transmettre les données au laboratoire même si les gens sont de bonne volonté…Ou peut-être les acheteurs se contentent-ils d’engranger des connaissances. J’ai l’impression que beaucoup ne réalisent pas tout à fait à quel point il est utile pour nous de recevoir ces données.

L’année dernière, sur tout l’été, j’ai reçu des données sur 300 trottoirs de la part d’une centaine de personnes, ce qui m’a permis de faire des statistiques déjà intéressantes. Cependant ces 100 personnes représentent une faible proportion des 10 millions d’habitants que compte la région parisienne ! Je constate que les ornithologues sont pour l’instant beaucoup plus actifs par exemple. Au fond, beaucoup de gens sont intéressés par notre programme mais souvent  pas suffisamment pour aller jusqu’à l’étape finale…à l’image de certaines écoles utilisant nos supports qui « boudent » la collecte de données organisée par les scientifiques une fois les objectifs pédagogiques atteints . Ou de nombreuses associations de quartiers  qui font de l’éducation à l’environnement.

 

TE : Peut-être que les citoyens, ne se sentant pas légitimes dans ce rôle de reconnaissance à des fins scientifiques, craignent de commettre des erreurs.

NM : Ils ont le droit de se tromper ! Ce n’est pas grave. Nous-même avons envoyé un botaniste sur le terrain afin qu’il relève les erreurs fréquemment commises. Ainsi j’intègre cette marge d’erreur dans mes calculs statistiques. De toute façon, il vaut mieux avoir beaucoup de données comportant des inexactitudes plutôt qu’un nombre très réduit d’informations sûres.

L’année dernière, j’ai pu constater qu’une rue « normale », sans pelouse ni pieds d’arbres, contenant uniquement des murs fissurés d’où jaillissent les plantes, comptait environ 3 espèces différentes pour 100 mètres de trottoir. Dans une rue herbue à pieds d’arbres, ce ratio monte à 10 espèces pour 100 mètres, ce qui est une moyenne…certaines rues comptent 70 espèces différentes ! Dès l’instant que les aménagements permettent à la flore sauvage de s’installer, on observe immédiatement beaucoup d’espèces.

 

TE : Êtes-vous parfois surprise des espèces découvertes ?

NM : Globalement non, mais parfois quelques espèces s’échappent des jardins et se mettent à pousser à l’état sauvage. Saviez-vous qu’on trouve des orchidées sauvages au bois de Vincennes et au bois de Boulogne ?

Ce que nous étudions en priorité, ce n’est pas le nombre ni l’identité des espèces mais leurs caractéristiques : supportent-elles bien la chaleur ? Et le piétinement ? Ont-elles besoin de pollinisateurs pour être pollinisées ? Tout cela n’a pas encore été complétement élucidé. On ne sait pas si la température des villes – supérieure à celle des campagnes – se ressent sur la flore. On se rend compte, en revanche, que les plantes situées au cœur de Paris ont moins besoin des pollinisateurs que les plantes de banlieue.

En bref, il y a encore du travail !

 

 

 

 

 

 

La suite !

 

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Écrit par : , le 2 avril 2013 imprimer Partager par email partager sur facebook partager sur Twitter Flux rss des commentaires
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