Sous les pavés la jungle

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Rencontre avec Noélie Maurel et Gabrielle Martin

 

Noélie Maurel est attachée temporaire d’enseignement et de recherche MNHN rattachée au Laboratoire de conservation des espèces, restauration et suivi des populations

Gabrielle Martin est Chargée d’études écologue au CERSP – MNHN

 

 

Une sortie Sauvages de ma rue animée par Gabrielle Martin (MNHN), Daniel Mathieu et Jérémy Salinier (Tela Botanica)
Une sortie Sauvages de ma rue animée par Gabrielle Martin (MNHN), Daniel Mathieu et Jérémy Salinier (Tela Botanica)

TE : Les Sauvages sont un programme de sciences participatives, c’est-à-dire qu’il s’appuie sur le travail de citoyens amateurs. Pourquoi avoir choisi cette approche ?

GM : On sait que les gens s’intéressent à la flore. Là, l’idée était qu’ils aillent plus loin : reconnaître les plantes, c’est bien, s’impliquer, protéger et avoir une démarche citoyenne, c’est mieux.

 

TE : On a l’impression que la science participative est un concept qui ne rencontre pas un très grand succès en France…

NM : Elle se développe…mais c’est quelque chose de relativement récent qui n’est pas encore ancré culturellement. De manière générale, l’observation naturaliste est moins répandue en France qu’ailleurs. J’ai personnellement l’impression que dans les pays anglo-saxons, comme en Angleterre, les gens ont davantage tendance à s’intéresser spontanément à la nature sauvage. Sans tomber dans la caricature, il me semble que le rapport à la nature, au paysage, aux espèces rencontrées, est très différent dans nos deux pays. Il n’y a qu’à comparer un jardin à la française et un jardin à l’anglaise pour s’en rendre compte.

De plus, les anglo-saxons n’ont pas la même façon de se structurer en réseau.

 

 

 

Aujourd’hui, comment est gérée la végétation en ville ?

GM : A Paris, par exemple, le service des espaces verts de la ville de Paris plante des arbres d’alignement sur les trottoirs et des fleurs dans les jardins publics. Il s’agit là d’espèces dites « horticoles », produites dans un centre spécialisé. Là-dessus s’ajoute du « non-voulu » : des plantes qui arrivent d’elles-mêmes. Des tas d’espèces, comme le pissenlit, présentes à l’état latent dans les jardins privés, se dispersent tant et si bien qu’on les retrouve entre les grilles qui entourent les pieds d’arbres, sur les bandes continues, entre les pavés, dans les interstices de vieux murs, à la base des bâtiments…Dès qu’un espace se libère, les plantes vont essayer de s’y installer. C’est la vie qui est là ! Ces différents « habitats » (pieds de mur, interstices de pavés…) ont chacun leur cortège de plantes, qui correspondent à la disponibilité locale en sol, en eau, etc. Les plantes ne se développent pas de la même façon selon les contraintes du milieu, qui peuvent jouer sur leur taille et leur aspect ! Parfois, on a du mal à identifier une plante tellement les contraintes liées à l’urbanité l’ont façonnée. Les espèces s’adaptent.

NM : En ville, comme partout ailleurs, on retrouve un groupe de plantes très communes, auxquelles s’ajoutent d’autres plantes à fréquence variable. Parmi les plus courantes dans les pieds d’arbres, on trouve : le pissenlit, le pâturin, les vergerettes, la renouée des oiseaux, le laiteron maraîcher, la stellaire…Ce ne sont pas des espèces « rares » mais certaines réussissent mieux en ville car elles y trouvent les conditions pour persister. Et ce sont dans les friches que l’on trouve la plus grande diversité.

 

TE : Que savez-vous du regard porté par les citoyens sur la flore urbaine ?

GM : Et bien il se trouve que nous sommes souvent interrompus lors de nos relevés par des habitants curieux de savoir ce que nous faisons. Ils sont intrigués. Fréquemment, ils en profitent pour discuter de leur propre jardin, poser des questions au sujet de la flore par exemple.

NM : Depuis deux ou trois ans, un message public en faveur de la biodiversité en ville est véhiculé, entre autres par les municipalités. Et les gens sont sensibilisés à cette cause par les médias. Ils ont donc déjà ce message en arrière-fond lorsqu’ils nous voient faire, alors qu’en 2009, notre activité n’évoquait pas grand-chose dans l’esprit des gens que l’on croisait.

GM : Il m’est arrivé d’élaborer des parcours de découverte de la flore urbaine destinés au grand public, conjointement avec une association (le GDIE). Les participants étaient émerveillés. Ce n’était pas comme visiter un jardin de plantes exotiques par exemple. Nous étions vraiment concentrés sur des espèces urbaines « non désirées », les grimpants poussant le long des grillages, etc. Les espèces sur lesquelles nous tombions étaient vouées à disparaître, à être arrachées. Cela ajoutait à la beauté de l’aventure. Les gens étaient ravis.

NM : Nous raisonnons beaucoup selon l’ambivalence espèces spontanés (sauvages) / espèces plantées, que l’on oppose généralement. Pour nous, chercheurs botanistes, ces deux types sont bien distincts, mais pour bien des gens la frontière est floue. On ne sait pas toujours si une plante a été plantée ou si elle est venue toute seule. On ne le reconnaît pas toujours au premier coup d’œil. Et souvent, pour trancher, on a tendance à se fonder sur des critères esthétiques ! Une plante « jolie », colorée, apparaîtra comme plantée volontaire tandis que les plantes moins attrayantes seront mises dans la catégorie « sauvage ». Mais la réalité contredit nos croyances, j’en veux pour preuve l’exemple du coquelicot, très apprécié, mais présent à l’état sauvage bien plus fréquemment qu’on ne le pense !

 

 

TE : A côté de ces facteurs esthétique, pratique, économique, sent-on poindre de la part des pouvoirs publics une volonté de se mettre en cohérence avec l’environnement ?

Ça dépend des villes. Certaines ont par exemple réintroduit les feuillus forestiers directement en centre urbain. A Strasbourg ou à Mulhouse, on trouve ainsi dans la ville des charmes de haute tige, des hêtres, et autres arbres d’essence plutôt forestière. Quant aux pépinières, on peut y trouver des choux par exemple, certes ornementaux, mais qui font appel à des connaissances potagères.

Quoiqu’il en soit, les choix n’appartiennent pas aux jardiniers mais aux décideurs, bien plus en amont. Un élu entouré de connaisseurs peut orienter ses choix en fonction de ce qu’il entend ! Et puis les villes sont aussi des vitrines…

 

Photographie par : oO-Rein-Oo / Deviant Art

NM : Ce qui me frappe, c’est de voir à quel point nous sommes déconnectés de la réalité des cycles naturels de la végétation. Dans nos régions, la végétation est au repos l’hiver. Et l’hiver, elle est sèche et « moche », c’est ainsi. Or les gens ne sont plus habitués à être confrontés à cette réalité…ils en ont été déshabitués – ou jamais habitués – car on « fait semblant » en persistant à planter des fleurs au cœur de l’hiver, qui tiennent mal et sont remplacées tous les trois mois…Dans les cimetières, on met des pensées l’hiver, car ce sont des plantes qui tiennent, des chrysanthèmes à l’automne et des impatiences aux printemps ; on change toujours de peur d’avoir une végétation « moche » et sèche sur les tombes.

D’un autre côté, certaines personnes se plaignent de la flore spontanée qui est perçue comme « sale » et « abandonnée » car certaines plantes (opiacées, astéracées), une fois fleuries laissent de grandes tiges sèches avec des fruits tout secs. Cela ne correspond pas à nos critères habituels de beauté.

GM : Lors des parcours de découverte de la flore spontanée des villes, les participants étaient à la fois émerveillés et en retrait, n’osant pas vraiment se pencher sur les plantes, interloqués et fascinés de s’attarder dans un milieu si banal. Peu à peu, ils faisaient le rapprochement entre les plantes des rues et leurs connaissances – « en effet, cette plante ressemble à un épinard ! », « ah oui, l’oseille des jardins ! », etc. Nous avons tous quelques connaissances auxquelles nous raccrocher, que ce soit à travers la cuisine ou le potager des grands-parents…

NM : Tous les gens à qui j’ai parlé de mes recherches dans les pieds d’arbres se sont mis à regarder les pieds d’arbres au fil de leurs promenades…

 

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Écrit par : , le 2 avril 2013 imprimer Partager par email partager sur facebook partager sur Twitter Flux rss des commentaires
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