Henri Rouillé d’Orfeuil : exclusions paysannes, désorganisation du marché du travail et travail décent

Le Resumé

Avec environ 2 milliards de paysans, le monde ne peut rester insensible à l’exode rural qui vide les campagnes pour grossir les bondivilles des métropoles du monde. Economiste et ancien président de Coordination Sud, Henri Rouillé d’Orfeuil nous livre son analyse.

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Deux anecdotes indiennes

Il est vrai qu’à force de vieillir, on finit par avoir fait des choses. Mais comme vous l’avez indiqué, mon engagement dans la coopération internationale et dans la défense des agricultures familiales ou paysannes a été constant. Je vais donc profiter de cette parole que vous me donnez pour vous faire part d’une obsession personnelle aussi profonde qu’ancienne.

En guise d’introduction et pour camper un peu mon sujet, j’aimerais vois conter deux anecdotes. La première nous mène dans la plaine indo-gangétique, pas loin de Delhi en Inde, aux côtés d’un expert américain issu d’un centre international de recherche agricole. Nous sommes dans une micro-exploitation d’un peu plus d’un demi-hectare de terre irriguée donnant deux récoltes annuelles. « On perd notre temps. En-dessous de 25 hectares, c’est à des assistantes sociales qu’il faut faire appel, pas à des agronomes ! On n’a rien à faire ici ! », me lance mon collègue. Pas besoin de calculette pour comprendre que, pour avoir dans cette région une exploitation de 25 hectares, il faut regrouper 50 exploitations d’un demi-hectare, pour ne garder qu’une famille et peut-être proposer à un ou deux paysans de devenir ouvriers agricoles sur la nouvelle exploitation. Bref, cela reviendrait à demander à au moins 90% des personnes vivant de l’agriculture sur ces 25 hectares de dégager… Je lui fais part de mon petit calcul, ainsi que de quelques inquiétudes sur le devenir de la bonne quarantaine de familles évincées eu égard à l’état des périphéries urbaines et du marché du travail. « Ce n’est pas mon problème ; je suis payé pour moderniser l’agriculture, la rendre plus productive. Ils n’ont qu’à créer des emplois dans l’industrie ou les services ! De toute façon, toutes ces familles sous-productives n’ont aucun avenir ici, et rien ne changera si elles ne sont pas dans l’obligation de se créer leur emploi là où elles ont une chance d’avoir un avenir ». C’est évidemment un discours de totale irresponsabilité quand on connait l’état des villes ou des périphéries urbaines de Bombay, de Calcutta ou d’ailleurs, et l’existence de déjà plusieurs centaines de millions d’exclus à la recherche de quelque travail et de quelque revenu.

 

La deuxième anecdote m’a été fournie par la lecture, en 2007, du document préparatoire au rapport annuel 2008 de la Banque mondiale consacré à l’agriculture. Ce rapport a été salué comme un retour en grâce de l’agriculture et de son rôle dans le développement économique. On y célèbre bien sûr la libéralisation, l’ouverture des frontières, les marchés dont l’ouverture permettra l’exportation des produits des pays en voie de développement – haricots verts du Burkina Faso, fleurs coupées du Kenya, etc. Et puis, perdu au milieu des 300 pages, un petit commentaire à propos de l’Inde – toujours l’Inde ! –, sans doute un petit moment d’égarement du rédacteur qui écrit à peu près ceci : « Il faut faire attention parce qu’il pourrait quand même y avoir plusieurs centaines de millions d’exclus de l’agriculture si la porte des marchés agricoles indiens s’ouvrait toute grande et si les agriculteurs indiens étaient mis en compétition directe avec les producteurs américains, brésiliens ou européens ». Moment d’égarement passager, suivi d’un sursaut dès le paragraphe suivant, car au lieu de dire : « oui, il faut faire attention, on va réfléchir un peu aux politiques proposées », il est dit, toujours à peu près : « il faudra donc mettre en place de très grands programmes de formation professionnelle pour permettre à ces centaines de millions de paysans indiens chassés par la pauvreté de trouver à s’employer… » On entendrait presque la suite de cette proposition : « … et de prendre des emplois d’ingénieurs dans les télécoms, dans l’électronique ou dans les biotechnologies, créés en nombre dans la Bangalore Silicon Valley » ! L’Inde d’ailleurs est le pays qui a bloqué les négociations à l’OMC en juillet 2008, au moment où, disait-on, la signature du nouvel accord agricole était imminente. L’Inde est alors sortie du bois, c’est-à-dire du groupe de négociation conduit par les Brésiliens. Jusque-là, l’Inde n’était pas gênée par les attaques brésiliennes contre les subventions ou les protections européennes. Mais évidemment, la réciprocité, c’est-à-dire l’ouverture des marchés agricoles indiens, ne pouvait que l’inquiéter au regard des gros dégâts potentiels qu’elle pourrait occasionner dans les campagnes, à savoir l’éviction de centaines de millions de paysans indiens hors de l’agriculture. L’Inde a donc demandé que soit reconnue la possibilité d’invoquer une clause de sauvegarde et de dresser des barrières tarifaires si les prix de marché venaient à s’effondrer. Il n’en fallut pas plus pour bloquer la négociation – une négociation qui est depuis 1994 le nœud et le verrou de toute la négociation commerciale plus connue sous le nom de Cycle de Doha. Voilà pour l’Inde, pour l’OMC et pour la Banque mondiale.

 

Encore un mot quand même sur le modèle macroéconomique d’équilibre général de la Banque mondiale, qui sert de référence dans la négociation commerciale de l’OMC. C’est toute l’économie mondiale qui est mise en équation – plus de 20.000 équations, si je ne m’abuse –, avec l’hypothèse implicite d’un plein emploi généralisé. Autant vous dire qu’aucun voyant ne clignoterait si deux milliards de paysans venaient à être évincés de l’agriculture : cela ne poserait pas le moindre problème ! Au contraire, cette exclusion serait jugée positive puisque la productivité considérée comme dérisoire de ces deux milliards de personnes s’accroîtrait fortement lorsqu’ils trouveraient à se réemployer immédiatement dans d’autres secteurs, par la vertu d’un marché du travail qui pourrait sans délai fournir tous les emplois souhaités… Il y a par hypothèse partout et à tout moment plein emploi. Donc aucun problème pour recaser tout le monde ! Autant dire que nous sommes dans le déni du problème historique posé aujourd’hui par les exclusions paysannes : voilà mon obsession.

Publié le 5 décembre 2011 imprimer Partager par email partager sur facebook partager sur Twitter

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