Nos convictions

 

“Nous vivons une époque tout à la fois angoissante et exaltante. Angoissante, parce que le monde que nous pensions connaître et maîtriser s’effondre sous nos yeux, emportant avec lui nos certitudes les mieux ancrées : la terre n’est pas un vivier de ressources inépuisables ; les sciences et techniques seules ne répondront pas demain à tous les problèmes qui se posent aujourd’hui ; l’Occident, qui naguère organisait la planète, n’est plus au cœur de la marche du monde… Notre représentation du monde s’effondre au rythme de crises multiformes. Pourtant, cette époque est aussi très exaltante, puisque nous sommes collectivement invités à inventer notre avenir, le confort du pilotage par des élites « providentielles » n’étant manifestement plus une option. Et une question surgit en filigrane, partout : comment allons-nous gérer demain la confrontation entre intérêt particulier et intérêt général pour faire émerger un nouveau sens du bien commun ?

 

Dès 2004, TerrEthique a pris le parti d’aborder le présent à travers une question à la fois banale, presque invisible, et pourtant vitale et universelle : la question de notre alimentation. Où que nous soyons et qui que nous soyons, il n’est pas de droit humain qui ne soit surdéterminé par le droit de se nourrir durablement. Compte tenu de l’évolution démographique de la planète, la façon dont nous allons assumer cette fonction vitale à l’avenir constitue un défi à l’intelligence et à l’inventivité collectives. Car si nous voulons vivre dans un monde en paix, nous devons tous prendre conscience de l’extraordinaire iniquité de l’accès actuel aux ressources alimentaires de la planète. L’humanité est désormais confrontée à l’exigence de mieux se nourrir, en quantité comme en qualité, de manière durable et équitable, alors même que le changement climatique et la pression nouvelle sur des ressources essentielles – eau, terre, biodiversité, énergies fossiles – viennent bouleverser la donne.

 

Nous devons tous manger pour vivre, et ce faisant, consciemment ou inconsciemment, nous ne façonnons pas seulement ce que nous sommes, mais aussi notre rapport aux autres et le monde dans lequel nous vivons. Bref, ce que nous avons dans notre assiette, ce sont les ressources de la planète dans leur diversité et dans leur fragilité ; c’est aussi le savoir et le savoir-faire de générations d’hommes et de femmes qui ont consacré leur vie au travail de la terre.

 

Or, s’il semble techniquement possible de nourrir l’humanité, y compris quand elle dépassera les 9 milliards d’individus, il sera politiquement (au sens le plus large du terme) impossible d’y parvenir selon les modalités actuelles de consommation et de production. Car malgré l’importance des progrès réalisés, nous continuons de conjuguer une gestion à court terme des ressources et une répartition inéquitable de la nourriture. Ce constat interroge chacun d’entre nous, non pas seulement sur un plan moral – c’est bien, c’est mal ! – mais sur un plan éthique : en quoi cette situation questionne-t-elle ma façon de me nourrir, mon rapport aux autres, mon rapport au monde, c’est-à-dire à la terre, au vivant et plus globalement au sens que je donne à l’aventure humaine ? Autrement dit, il est indispensable de faire émerger en chacun de nous la conscience d’une responsabilité partagée pour bâtir une nouvelle éthique de la gestion des ressources alimentaires.

 

Il nous semble que la conduite individuelle et collective d’un tel changement nécessite un croisement des approches et des façons d’appréhender le monde, afin qu’émerge une forme d’intelligence collective porteuse de nouvelles manières de regarder le réel et de s’y inscrire. Seule une compréhension partagée de ce qui se joue permettra de libérer les forces de changement indispensables à la métamorphose qui chaque jour nous apparaît un peu plus indispensable. Mais cela passe par le refus des formes contemporaines de violence qui demeurent puissantes et multiformes – violence qui naît de la perception d’un monde de plus en plus complexe, de plus en plus générateur de vitesse, de plus en plus incompréhensible.

 

En effet, alors que les sciences et techniques ne cessent de progresser, l’ignorance progresse parallèlement, divisant le monde entre ceux qui savent – ou sont censés savoir – et ceux qui suivent – ou sont censés le faire. Inévitablement croît en retour une autre forme de violence : celle du déni et de la paranoïa ; celle de l’indifférence ou du retrait face à un monde jugé trop compliqué pour être connu, compris, maîtrisé. À cela, et sans distinction de latitude ou de culture, s’ajoute la violence de la dévalorisation, de la non-reconnaissance. Là encore, la question alimentaire et agricole est éclairante, puisque les métiers de la terre, au Nord comme au Sud, sont la plupart du temps considérés avec mépris… Or comment espérer un quelconque changement de nos pratiques si celles et ceux qui devront en porter une part essentielle – ces quelque 3 milliards de paysans à travers le monde – se sentent dévalorisés, méprisés, ignorés, et donc tentés par le repli, le désespoir, parfois le suicide ? Montrer le lien puissant, indissociable, entre notre alimentation et notre agriculture, c’est pour TerrEthique une manière de rappeler aux uns et aux autres que nos sorts sont liés, et que nous grandiront en conscience et en responsabilité ensemble ou pas du tout.

 

Et c’est ainsi qu’apparaissent, de toutes parts, les slogans simplificateurs, les procès d’intention, qui nuisent en définitive à la démocratie même – démocratie qui n’est que perpétuelle et fragile construction des conflits qui traversent la société. Il nous faudra donc apprendre ou réapprendre la controverse sereine, mutuellement enrichissante, porteuse d’intelligence collective, pour dépasser les apparentes impasses du temps, confronter et entre-féconder les regards pour échapper à une vision partielle et partiale du monde, que nul être humain ne peut se prévaloir d’embrasser dans sa totalité à partir d’un seul point de vue.

 

TerrEthique est, comme son nom l’indique, d’abord et avant tout une entreprise éthique. En effet, la connaissance et la compréhension du monde à partir de nos assiettes peut permettre de ramener le réel là où tendent à prévaloir les peurs et les fantasmes, et ainsi permettre de penser ensemble ce qui va advenir. Pour TerrEthique, cette exigence s’incarne à travers le respect et la mise en œuvre de trois règles fondatrices :

  • garantir l’accessibilité de nos réflexions et de nos productions car, au risque de nous répéter, il n’est pire violence que celle de l’exclusion ;
  • Respecter la complexité des questions abordées. Cela signifie cultiver une double exigence : explorer le monde en distinguant les différents enjeux sans les disjoindre ou les cloisonner artificiellement ; relier les choses, toutes les fois que cela est possible, sans les confondre ;
  • Se défier de la tentation du clanisme. En effet, TerrEthique est un lieu ouvert à tous, citoyens, scientifiques, acteurs de la société civile, acteurs du marché, quel que soit leur parcours, quelles que soient leurs convictions, pourvu qu’ils acceptent de contribuer à nos débats de manière ouverte, respectueuse des autres, étayée par des sources précises et vérifiables, bref qu’ils quittent leurs certitudes et leurs vérités pour alimenter un processus d’intelligence collective forcément modeste et évolutif.

 

Et petit à petit, à la hauteur de nos modestes moyens, à partir d’une question simple qui concerne tout le monde et qui parle à tout le monde, nous proposerons régulièrement des outils pédagogiques si possible ludiques.

En définitive, TerrEthique est une coopérative d’un genre nouveau : une « coopérative de compréhension partagée » alimentée par le croisement des regards sur le monde, par le partage des outils de connaissance et de compréhension qui, sur la question alimentaire et agricole, pourront permettre aux consommateurs comme aux producteurs de cheminer ensemble en conscience et en responsabilité vers un avenir commun. À chacun ensuite d’y picorer pour se construire un point de vue, pour se positionner dans ses pratiques quotidiennes et dans ses choix civiques par rapport aux questions soulevées.”

 

Patrice Lepage, fondateur de TerrEthique

 

 

 


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