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Voyage au Costa Rica

Écrit par : , le 30 janvier 2013

[chapitre[Arrivée]]

8 novembre 2012 : quelque part dans le ciel entre Francfort, Madrid et San José

 

[1]Ça y est. Je crois que ça y est. Enfin ! Après une traversée de l’océan qui m’a paru interminable, il semblerait que l’avion amorce sa descente. Mes jambes engourdies et douloureuses frétillent d’impatience. Elles ne sont pas les seules. Depuis 6 mois que je prépare ce voyage, l’enthousiasme du début a laissé progressivement place aux complexités administratives et médicales, aux histoires de banques et d’assurance, aux formalités de dernières minutes et aux courses dans l’urgence… jusqu’à ce départ, presque impromptu au lendemain d’une nuit blanche. La réalité rattrape enfin ce que l’océan des paperasses avait presque submergé. Dans l’avion, je prends progressivement conscience de ce qui est en train de se passer pour moi. Un stage de trois mois au Costa Rica ! Un épisode de vie finalement assez banal qui se résumera peut-être un jour à une ligne sur mon CV. Mais pour moi, c’est le voyage des premières fois. Première fois que je quitte mon univers aussi longtemps. Première fois que je traverse l’océan. Première fois que je passe sous le tropique du cancer. Première fois que je vais vivre dans un pays dont je ne maîtrise pas la langue. Première fois que mes rêves de globe-trotter se concrétisent…. Du haut de mes 21 ans, cette accumulation de première fois sonne un peu comme une entrée plus véritable dans « la vie adulte ».

 

 

            Et pourtant, j’en ai mis du temps à trouver mon stage. Outre la difficulté de trouver un organisme d’accueil validé par mon école d’agronomie, il fallait surtout parvenir à définir mes envies et à évaluer mes forces disponibles. Certes, depuis le lycée, l’envie de voyager me poursuit. Parcourir notre vaste monde, aller à la découverte d’univers différents, tisser des liens sur tous les continents… A l’époque, je me sentais enfermée dans des normes occidentales réductrices et rêvais d’ouvrir mon esprit à l’inconnu, à la diversité des peuples et des cultures qui font la richesse de notre belle planète. Il me semblait qu’il y avait tant à faire, tant à vivre en-dehors de notre routine quotidienne ! Certes.

 

Avec le temps mon discours s’est nuancé mais je suis resté fidèle à mes rêves de voyage que je désirais réellement concrétiser dès que l’occasion se présenterait. Mais le principe de réalité met les rêves à rude épreuve. Il ne s’agit plus d’envisager des voyages au quatre coins du monde… il s’agit de partir maintenant, de savoir où précisément et de décider comment. A ce moment du processus, l’aide des amis et de la famille s’avère très précieuse. Pour ne pas prétendre à un objectif qui me dépasse. Comment savoir si je vais m’adapter ou non ? Si je vais supporter le choc culturel, les aléas climatique, le contraste de développement ? Les questions se bousculent, les doutes s’accumulent… Et puis je finis par contacter Éric par l’intermédiaire d’une amie qui a vécu au Costa Rica. Au départ pour lui demander des contacts dans le domaine de l’agroécologie tropicale. Et puis au fil des discussions il m’expose sa situation. Il est le président d’une association pour la liberté des semences et semble en connaître un rayon sur la filière biologique dans le pays qu’il souhaite développer Son projet me plaît… En fin de compte, il sera mon maître de stage.

 

 

[2]Les gens commencent à piaffer d’impatience. Depuis deux ou trois heures, l’atmosphère dans l’avion se fait pesante. Les enfants crient, les gens s’énervent facilement. Face à la queue sans cesse renouvelée devant la porte des toilettes je reporte à un autre continent mon envie de faire pipi. Pour penser à autre chose, je tourne mon regard vers le hublot pour tenter d’apercevoir un fragment d’Amérique. Il y a encore trop de nuages. Mon voisin me sourit. Il comprend bien mon excitation teintée d’appréhension. Il connaît d’ailleurs à peu près tout de ma vie maintenant. Le comble c’est qu’il est allemand. Moi qui espérait peaufiner mon espagnol pendant le trajet, c’est raté. Mais il est tout excusé, il a accepté de me donner ses biscuits,  seul produit acceptable du repas de l’avion. Les compagnies les moins chères ont leur lot de désagrément. C’est ce genre de considération qui occupe mes pensées lorsque mon voisin me tire par le bras. Ça y est ! Les nuages se sont dissipés, je vais enfin pouvoir voir à quoi ressemble le Costa Rica vu du ciel…

 

               Du vert… Rien que du vert ! Je sais que le territoire du pays comprend de nombreuses forêts et zones naturelles protégées, c’est d’ailleurs l’un des éléments qui a guidé mon choix. Mais là, le contraste avec la zone urbaine de Francfort et de Madrid est saisissant ! De notre point de vue, les collines verdoyantes et vallonnées se succèdent, presque sans interruption. De temps en temps une route. On devine des véhicules. Quelques habitations éparses. De plus en plus nombreuses jusqu’à former une sorte de grand village. Mais… c’est la capitale ! Le signal sonore pour accrocher nos ceintures ne trompe pas, nous allons atterrir à San José. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Comme avant toutes les premières fois. Mais cette fois, nous sommes au prélude d’une dizaine de premières fois…

 

 

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[chapitre[Premières impressions]]

Premières impressions

 

                Une semaine jour pour jour que je suis là. J’ai l’impression d’avoir traversé un tourbillon. Mes repères quotidiens ont volé en éclat et cela me convient parfaitement. Il y a encore quelques jours, je marchais dans la neige vosgienne, les joues rougies de froid et les doigts gelés. Aujourd’hui, la végétation exubérante menace de recouvrir les sentiers. Si mes joues sont rouges, le soleil est responsable. Si mes doigts souffrent, c’est l’usage de la pelle qui en est la cause. Je suis émerveillée de tout. Ces arbres extraordinaires aux racines immenses, ces oiseaux aux couleurs éclatantes qui chantent tout le jour, ces immenses papillons qui viennent butiner en compagnie des colibris…

 

          Évidemment, les appréhensions n’ont pas toutes disparu. Je surveille attentivement les endroits où je marche à la recherche d’éventuels scorpions ou du terrible serpent « Fer-de-Lance » commun ici, dont le venin mortel agit en quelques minutes. Car c’est aussi ça les tropiques… Mais je m’acclimate assez rapidement. Je me suis adaptée au décalage horaire et vit maintenant au rythme du soleil équatorial. Levée 5h, couchée 20h. Et les journées sont bien remplies. Je prends le temps de connaître et de comprendre le fonctionnement de la ferme. Éric et Nathalie sont français. Ils ont décidé de vivre et de monter leur projet de ferme pédagogique au Costa Rica après avoir longuement vécu dans la région parisienne. On ressent un besoin et un désir de revenir à l’essentiel : la terre nourricière.

 

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               Certes, ils ne sont pas originaires du pays. Mais j’apprends énormément à leur contact. Végétariens de conviction, ils ne se nourrissent qu’en produit BIO et se soignent au naturel. Je dois accepter de modifier mon alimentation. Mais je ne suis pas difficile et c’est un plaisir de découvrir de nouvelles saveurs. En effet, Éric est un amoureux de l’originalité. Les légumes rares, les goûts surprenants, les recettes oubliées… l’intéressent au plus haut point. Le premier jour, il coupe en rondelle une racine brunâtre légèrement arrondie. Il me tend un morceau. Devant mon air intrigué, il sourit et en porte un à sa bouche. J’en fais autant, m’attendant à une sensation rêche et pâteuse… il n’en est rien ! La racine est sucrée et fond sur la langue avec un délicieux petit goût de mangue (d’autres disent de poire, à vous d’essayer!). J’apprends que ce fruit s’appelle « Yaccon », il vient d’Équateur mais s’acclimate parfaitement ici. Et je n’en suis qu’à ma première surprise…

 

            Je fais la visite de la ferme avec Iris, une amie costaricienne qui s’est beaucoup occupée du lieu. Elle parle espagnol un peu trop vite pour moi. Je ne comprends pas tout mais j’observe attentivement. Elle s’avance vers chaque plante avec une attitude différente, semble toutes les connaître, me décrit les applications possibles. Ces plantes que je ne connais pas, que je qualifierai toutes naïvement « d’exotiques » constituent pour elle un environnement quotidien. Ses yeux brillent. Elle aime ces plantes. Malgré l’obstacle de la langue, je garde un souvenir ému de cette première rencontre. J’apprends plus tard qu’elle est très engagée dans des mouvements pour la liberté des femmes et la souveraineté alimentaire du pays. Son énergie et son sourire sont désarmants. Je regrette de ne pas pouvoir échanger davantage avec elle. Plus tard peut-être.

 

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            Pour mon regard d’européenne, c’est un coin de paradis. Leur maison construite de façon écologique en terre et en bambou surplombe le terrain qui est très pentu. Des terrasses sont aménagées pour les cultures légumières tandis qu’un espace plus sauvage sera dédié aux arbres fruitiers. Des sentiers serpentent dans cette nature exubérante (j’arrive à la fin de la saison des pluies). Leur installation ici est très récente, il reste beaucoup à faire mais leur dynamisme est admirable. Il donne envie de s’impliquer corps et âme dans leur projet. Ça tombe bien, je suis là pour ça !

 

[chapitre[A la découverte des marchés tropicaux]]

A la découverte des marchés tropicaux

 

J’ai toujours adoré les marchés. Or, Éric et Nathalie organisent chaque semaine un marché BIO dans leur ville, sur le modèle un peu modifié des AMAP françaises. Les clients font leur choix parmi une liste de produits et commandent une semaine à l’avance. Le samedi, Éric part aux aurores faire la tournée des marchés BIO de la capitale pour s’approvisionner et revient vers 9h. Juste le temps de répartir les denrées dans les paniers avant la venue des clients. Ce système cherche à pallier au manque d’offre de produits BIO dans cette ville et à raccourcir le circuit de commercialisation entre producteurs et consommateurs. Ainsi, lorsqu’il m’annonce que demain, je l’accompagne, je suis absolument ravie. Et très curieuse. Et ce, même si le réveil à 3h30 s’annonce extrêmement difficile…

 

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Et je ne suis pas déçue. Dans le premier marché les stands se succèdent de part et d’autre d’une rue qui paraît interminable. Les producteurs de tous âges (certains ne doivent pas dépasser les 13 ans, d’autres ont des allures de vieux sages) transportent des caisses remplies de denrées, s’activent pour finir leur installation. Au loin, la chaîne de volcan de la Vallé Centrale semble observer toute cette agitation d’un œil sage et bienveillant.

 

 

On y retrouve les légumes de nos marchés européens : tomates, laitues, courgettes, choux, carottes… auxquels s’ajoutent yucca (manioc), chayotte, papayes, ananas, mangues, bananes plantains et une multitude de fruits exotiques dont les noms me sont encore inconnus mais qui parsèment les allées de touches colorées et aguichantes. J’ai 1001 questions à poser, je veux tout essayer, me promener longuement dans cette allée bariolée… mais le travail nous appelle. Nous avons une liste précise de produits à ramener. On se fournit, on charge les caisses, on repart.

 

 

Le deuxième marché semble plus calme. Les stands, tous biologiques, sont variés et proposent fruits et légumes mais également sucre de canne, miel, chocolat, café, épices, fromage de chèvre, confitures… Là encore, le temps me manque. Éric se dirige directement vers ses fournisseurs habituels. Et puis, sans doute amusé de mon ignorance, m’offre une « agua de pipa » (eau de coco) à déguster sur le chemin. C’est frais, rafraîchissant. Je prends conscience de tout ce qu’il me reste à découvrir. Que de belles perspectives finalement !

 

 

Le troisième et dernier marché offre une atmosphère complètement différente. La « Feria Verde », entièrement biologique elle aussi, est également bien plus récente. Et la population qui la fréquente est très différente. Cheveux longs, barbe de plusieurs jours, vêtements amples et colorés, accessoires en bois ou à plumes… il y règne une ambiance baba cool très agréable. Certains vendeurs commencent à peine à s’installer. Je souris intérieurement : il est 8h ; 3 heures auparavant les producteurs du premier marché attendaient déjà leurs clients.

 

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Les stands en bambous proposent de nombreux produits dérivés fort attrayants : pâte à tartiner au chocolat, pain aux graines, tortillas, farines de plantain, jus de fruits, pâtes aux légumes, empanadas, croissant (hé oui, même ici!), ainsi que de nombreux objets d’artisanat : bijoux, sacs en cuir, boîtes, vêtements… Quelques chaises au soleil permettent de s’installer pour boire un café au lait d’amande ou déguster l’une des petites merveilles salées ou sucrées proposées. La seule difficulté est de choisir ! Il me semble avoir mis les pieds dans le marché de mes rêves. En contrepartie, les prix ne sont pas les mêmes non plus… Je me tourne vers Éric. Curieusement, j’ai le sentiment que ce n’est pas le moment idéal pour s’attarder devant les boucles d’oreille… et mon intuition est bonne. Avec un petit soupir intérieur (je reviendrai !), je l’aide à charger les derniers articles et nous prenons le chemin du retour.

 

 

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[chapitre[Tout ce que je croyais ne pas aimer]]

Tout ce que je croyais ne pas aimer

ou

le désastre des cultures d’exportation

 

            Parmi mes 1001 découvertes culinaires, il en est qui me surprennent par leurs forme incroyable, leur goût exotique, leur parfum inconnu. Mais les plus grandes surprises proviennent d’aliments que je connaissais. D’aliments courants en Europe. Et plus précisément d’aliments que je croyais ne pas aimer.

            En tête de liste : la banane. Pâteuse, insipide, difficile à digérer. J’étais loin de courir après. Mais ici, les régimes de bananes se développent dans tous les jardins : elle fait partie des aliments de base. Ces régimes m’intriguent et je me sens bête : j’étais persuadée que l’arrondi de la banane était orienté ver le bas. Hé bien pas le moins du monde. Ces régimes sont suspendus sur les terrasses et les bananes finissent d’y mûrir. Évidemment, le fruit ainsi recueilli a plus de charme que dans le rayon fruit et légume d’un quelconque supermarché. Mais au-delà de ça, le goût lui même est différent. Et puis, dire « la banane » n’a pas tellement de sens… je découvre des variétés insoupçonnées qui se cuisinent tantôt sucrées, salées, cuites ou crues, qui se consomment très vertes ou archi-mûres… Bon, je suis forcée d’admettre que je ne connaissais rien aux bananes.

            Et puis… l’ananas. Acide, dur, fibreux… je n’avais que le souvenir des ananas de ma cantine de collège et des jus sans intérêt qui complètent un cocktail de soirée. Déjà, ici j’épluche un ananas entier. Cela peut sembler anodin mais ce n’est pas si facile. En plus, j’ai la chance d’accéder à de produits biologiques de qualité. Le goût est une révélation. Sucré, tendre, fondant… Je me surprends à penser que c’est sans doute le meilleur ananas que je mangerai dans toute ma vie. Et de la même façon, il est évident que je ne connaissais rien aux ananas.

            Je pourrais continuer longtemps cette liste : avocats, mangues, patates douces… toutes ces denrées que la mondialisation nous rend trop facilement accessibles. Que nous côtoyons au quotidien sans connaître réellement. Leur exotisme nous attire, mais c’est un leurre. A moins de dépenser une somme astronomique, on ne retrouve jamais les saveurs d’origine. Par contre, tout le processus en amont est lourd de conséquence. Conversion de parcelles vivrières en cultures d’exportation. Usage fréquent et massif de pesticides pour assurer une maturation rapide, un aspect impeccable, une résistance au transport. Toutes les aberrations des systèmes de monoculture intensive aggravées ici par l’absence de législation restrictive. Ainsi, derrière son image de pays vert et écologique, le Costa Rica se situe parmi les premiers pays consommateurs de pesticides, avec 20,1 kg/ha de terre agricole contre 4,5 pour la France ! Cette situation s’explique en partie par un pouvoir d’achat relativement élevé des agriculteurs couplé à un manque d’information et d’éducation sur les questions de l’impact environnemental et sanitaire de cet usage massif et non contrôlé. Impacts bien réel : la pollution des eaux et des sols est en augmentation constante, les « empoisonnements accidentels aux pesticides » causent la mort de dizaines de personnes chaque année, sans compter les nombreux cancers dont ces produits sont en partie responsables.  Les cultures les plus concernées sont précisément les parcelles dévouées à l’exportation : café, coton, canne à sucre, fruits exotiques… Ces champs d’ananas qui s’étirent à perte de vue me rendent mélancolique. Tout cela pour qu’une cantine française puisse proposer à ses élèves une tranche d’ananas insipide. Le monde est fou.

            Mais des gens réagissent. La filière biologique encore timide ici tend à se développer. Les nombreux étrangers qui résident au Costa Rica apportent pour cela un impact positif : par leur exigence de produits sains et de qualité, il constitue un marché intéressant pour les producteurs en BIO. Malgré tout, il me semble primordial de rendre ce système de production accessible aux costariciens eux-mêmes. Et les rendre demandeurs de ce type de produits. Cela passe sans doute par l’éducation, l’information, la sensibilisation. Le chantier est immense mais il y a des forces vives. Nous aussi, soyons fous.

           

 


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